Alors que de fortes averses continuent de toucher certaines régions de la Guinée en ce mois de septembre 2026, les risques d’inondation suscitent des inquiétudes, notamment en Basse-Guinée et sur le littoral. Pour le Dr Jean Moussa Kourouma, directeur technique chargé du changement climatique à l’Agence nationale de météorologie (ANM), cette persistance des pluies s’explique par plusieurs facteurs météorologiques et climatiques. Il appelle toutefois à la prudence avant d’y voir une conséquence directe d’El Niño ou une preuve d’un changement durable du climat guinéen.
Depuis la fin du mois d’août, les alertes météorologiques se succèdent en Guinée. Averses, orages et vents forts ont marqué plusieurs épisodes pluvieux, notamment entre le 29 août et le début du mois de septembre. Du 18 au 20 septembre, de fortes précipitations ont particulièrement concerné la Basse-Guinée et le littoral, où le risque d’inondation était jugé très élevé dans la zone côtière.
À la station météorologique de Gbessia, les données disponibles font état d’environ 106 mm de pluie entre le début du mois et le 20 septembre, dont 81 mm enregistrés le 19 septembre. Ces chiffres témoignent de l’importance de cet épisode, sans toutefois permettre d’établir un bilan définitif pour l’ensemble du mois.
Interrogé par IdimiJam.com, le Dr Jean Moussa Kourouma invite néanmoins à ne pas qualifier trop rapidement la saison de septembre 2026 d’exceptionnellement pluvieuse. Selon lui, une telle conclusion nécessite de comparer les précipitations observées aux normales climatologiques, en tenant compte des différences entre les régions. « La persistance des pluies en septembre n’est pas anormale en soi, explique-t-il. En Guinée, la saison des pluies s’étend généralement de mai à octobre, avec une période particulièrement arrosée entre juillet et septembre. L’intensité des précipitations, leur fréquence et leur concentration sur de courtes périodes constituent toutefois des facteurs déterminants dans la survenue des inondations, même lorsque le cumul saisonnier n’est pas exceptionnel ».
Mousson, ZCIT et Atlantique : les facteurs qui entretiennent les pluies
La persistance des précipitations en septembre s’explique notamment par l’interaction de trois phénomènes : la mousson, la zone de convergence intertropicale (ZCIT) et les conditions de l’océan Atlantique.
La mousson favorise l’arrivée d’air humide depuis l’Atlantique vers le continent ouest-africain. Cet apport d’humidité alimente la formation des nuages et les précipitations. La ZCIT, quant à elle, correspond à une zone de convergence des masses d’air où l’air chaud et humide s’élève, favorisant la condensation de la vapeur d’eau et le développement des nuages orageux.
Cette zone se déplace au cours de l’année. Elle remonte vers le nord pendant la saison des pluies, avant de redescendre progressivement. Au début de septembre 2026, les observations régionales indiquaient justement que le front intertropical commençait à se déplacer vers le sud.
Les conditions océaniques jouent également un rôle. Des eaux chaudes dans l’Atlantique tropical peuvent favoriser les échanges d’humidité entre l’océan et l’atmosphère. Les perspectives climatiques de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) pour la période de septembre à novembre 2026 indiquaient que l’Atlantique tropical devrait rester plus chaud que la normale.
La combinaison de ces facteurs peut ainsi maintenir des conditions favorables aux pluies et aux orages, même lorsque la saison humide commence progressivement à s’achever.
El Niño et changement climatique : des liens à établir avec prudence
Dans les discussions sur les phénomènes météorologiques actuels, El Niño est souvent présenté comme une explication possible. Ce phénomène naturel se caractérise par un réchauffement anormal des eaux de surface du Pacifique équatorial, principalement dans ses parties centrale et orientale. Il peut modifier la circulation atmosphérique et influencer les conditions météorologiques dans différentes régions du monde.
Toutefois, attribuer directement les fortes pluies observées en Guinée à El Niño serait, selon le spécialiste, une conclusion trop hâtive. Les précipitations à l’échelle d’une journée ou d’une semaine dépendent principalement des systèmes météorologiques régionaux, notamment de la mousson, de la position de la ZCIT, des ondes tropicales et des conditions de l’Atlantique.
Les effets d’El Niño varient par ailleurs selon les régions. Son intensité ne se traduit pas nécessairement par des conséquences équivalentes partout dans le monde. Il convient donc de le considérer comme un facteur potentiel du contexte climatique mondial, et non comme la cause unique des pluies enregistrées en Guinée.
La même prudence s’impose lorsqu’il s’agit d’établir un lien avec le changement climatique. Un épisode pluvieux de quelques semaines, ou même une seule saison, ne suffit pas à démontrer une modification durable du climat.
Le spécialiste distingue ainsi la météo, qui décrit les conditions atmosphériques à court terme, la variabilité climatique, qui correspond notamment aux fluctuations naturelles d’une année à l’autre, et le changement climatique, qui se caractérise par une évolution durable des conditions climatiques, évaluée sur plusieurs décennies.
Le réchauffement de l’atmosphère et des océans peut néanmoins modifier la quantité d’humidité disponible dans l’air et les conditions favorables aux précipitations extrêmes. Pour déterminer dans quelle mesure il a contribué aux pluies de septembre 2026, une étude d’attribution serait nécessaire. Celle-ci devrait s’appuyer sur des séries d’observations suffisamment longues et des simulations climatiques.
En l’état, les épisodes observés témoignent donc d’une activité pluvio-orageuse persistante dans un contexte de changement climatique, sans permettre, à eux seuls, de conclure à une transformation durable du régime des pluies en Guinée.
Renforcer la prévision et les dispositifs d’alerte
Face aux risques liés aux fortes précipitations, la surveillance météorologique et la diffusion rapide des alertes constituent des enjeux majeurs. L’Agence nationale de météorologie assure notamment la collecte et l’analyse des observations, la veille atmosphérique ainsi que la diffusion des prévisions et des alertes météorologiques. Son réseau comprend des stations synoptiques, automatiques et agronomiques.
Pour améliorer l’anticipation des phénomènes intenses, plusieurs besoins se dégagent : densifier le réseau de stations, développer les pluviomètres automatiques, assurer la maintenance des équipements et garantir la transmission des données en temps réel. Le renforcement des capacités d’observation par les radars météorologiques et l’imagerie satellitaire, ainsi que l’amélioration des modèles de prévision à très courte échéance, permettraient également de mieux anticiper certaines précipitations intenses.
Le spécialiste souligne aussi l’importance d’une meilleure coordination entre les services météorologiques, les services hydrologiques, la Protection civile et les collectivités locales. L’actualisation des cartes des zones inondables et l’amélioration des systèmes d’alerte, notamment par SMS, à la radio, à la télévision et sur les réseaux sociaux, sont autant de leviers pour atteindre plus rapidement les populations exposées. « Une bonne prévision ne suffit pas, il faut la transformer en décision puis en action sur le terrain », rappelle-t-il.
En attendant le renforcement de ces dispositifs, les populations sont invitées à suivre les consignes des autorités, à éviter les déplacements non indispensables dans les zones inondées et à ne jamais traverser une route ou un pont recouvert d’eau. Si une habitation est menacée par la montée des eaux, il est recommandé de la quitter lorsque la situation l’exige et de ne couper l’électricité que si cela peut être fait sans danger. Après une inondation, il faut également éviter les eaux stagnantes potentiellement contaminées et ne pas consommer d’eau dont la potabilité n’est pas garantie.
Pour les personnes vivant dans les zones basses ou à proximité des cours d’eau, l’anticipation reste essentielle. Attendre que l’eau pénètre dans une habitation pour réagir peut accroître les risques.
Si les pluies de septembre s’inscrivent dans le calendrier habituel de la saison humide guinéenne, leur intensité et leur répartition dans le temps nécessitent une surveillance constante. À ce stade, le spécialiste appelle surtout à distinguer les mécanismes météorologiques immédiats des tendances climatiques de long terme, afin d’éviter les conclusions hâtives et de mieux orienter les mesures de prévention.
Elisabeth Zézé Guilavogui