À Gaoual, l’exploitation minière artisanale ne fait pas vivre uniquement les orpailleurs. Autour des sites aurifères, toute une économie parallèle s’organise, impliquant vendeurs, gestionnaires de sites, transporteurs mais aussi les « balanciers ou acheteurs d’or », appelés djati en langue maninka. Acteurs clés mais souvent méconnus, ces prêteurs informels financent le travail des mineurs et participent au fonctionnement quotidien des mines. Rencontre avec Alpha Keita, balancier sur le site minier de « 10 kilos », où chaque semaine se joue un fragile équilibre entre dettes, espoirs et découvertes d’or.
Le jeudi, jour des comptes et des remboursements…
Assis sous un abri de fortune, nous rencontrons notre interlocuteur un jeudi après-midi. Il est environ 16 heures lorsqu’il nous confie qu’il préfère parler rapidement, les mineurs devant bientôt remonter à la surface pour cette dernière journée de travail de la semaine. En effet, les jeudis sont consacrés au recouvrement des dettes et aux comptes, afin de préparer la semaine suivante. « C'est le dernier jour de la semaine [de travail] aujourd'hui. Donc, tout ce que les orpailleurs ont pris dans la semaine comme dette, aujourd’hui, entre 17h et 20h, ils vont essayer de nous rembourser ; si la semaine s'est bien passée. Mais si ça ne s’est pas bien passé, ils vont rendre une partie. Le reste sera payé la semaine prochaine. C'est comme ça qu'on travaille », nous explique-t-il.
Autour de lui, les bruits métalliques des pioches et le va-et-vient des mineurs rappellent que sur ce site, chaque minute peut décider du gain ou de la perte d’une semaine entière.

Les “djati”, prêteurs indispensables aux activités minières
Leur travail consiste principalement à accorder des prêts destinés à soutenir les mineurs dans leurs activités de recherche d’or. En tant que “djati”, le prêteur dispose de moyens matériels et financiers recherchés par les orpailleurs, avec une possibilité de remboursement souple. « Notre collaboration, c’est comme une association. Les travailleurs peuvent venir en groupes de 5 à 7 personnes, mais certains travaillent aussi individuellement. Nous avons des machines et des détecteurs [avec des puissances] de 7 000, de 2 300 et de 1 000 que nous mettons à disposition des chauffeurs de machines qui creusent sur différents sites. Selon les cas, il faut parfois creuser à un demi-mètre, un mètre ou trois mètres de profondeur pour trouver de l’or. D’autres groupes utilisent des machines concasseuses. Toute la semaine, ils peuvent demander de l’essence, du gasoil ou de l’argent pour leur alimentation. Ils peuvent s’endetter entre 2 et 10 millions de francs guinéens. Chaque jeudi, ceux qui trouvent de l’or viennent rembourser leurs dettes. Si les gains ne suffisent pas, ils paient une partie et le reste est reporté à la semaine suivante », précise M. Keita.
Entre dettes, pertes et incertitudes du terrain
Si, de prime abord, ce métier peut paraître lucratif et sans risque, notre interlocuteur évoque néanmoins les difficultés auxquelles les “djati” font face quotidiennement. « Il y a des travailleurs ici qui sont endettés jusqu'à 10 millions, 5 millions, 4 millions ou 3 millions. Il sont nombreux (…) Quand nous achetons l'or et que nous l’envoyons à la fonderie pour le transformer en lingot, nous perdons parfois au moins deux grammes à cause des impuretés (...) Après la fusion, il y a parfois beaucoup de pertes… », confie-t-il.
Malgré ces contraintes, les “djati” parviennent généralement à s’en sortir grâce aux activités des orpailleurs : « Certains orpailleurs n’ont pas de patrons. Ils travaillent avec leurs propres outils et peuvent, par chance, trouver entre 1 et 10 grammes. Tout ce que nous achetons pendant la semaine est accumulé. Parfois, au bout d'une semaine, nous obtenons 30 à 40 grammes que nous envoyons à la fonderie pour produire un lingot d'or, ensuite revendre aux acheteurs à Kounsitel ».
Alors que le prix du gramme d'or brut est d’environ 1 100 000 GNF auprès des orpailleurs, les “djati” parviennent, après transformation en lingot, à le revendre entre 1 200 000 et 1 220 000 GNF. « Nous payons l’or brut ici. Puis, nous payons aussi la transformation à la fonderie, environ 1 000 GNF par gramme. Par exemple, pour 50 grammes, cela représente 50 000 francs », précise Alpha Keita.
Une économie locale qui repose sur le financement informel
Au-delà de l’aspect économique individuel, ce système de financement informel constitue l’un des piliers du fonctionnement des sites d’exploitation artisanale. Les balanciers ou “djati” assurent en pratique un rôle de microfinance locale, permettant aux orpailleurs de poursuivre leurs activités malgré l’absence de mécanismes bancaires adaptés à ces zones reculées. Toutefois, cette organisation repose entièrement sur des accords informels, sans encadrement réglementaire ni mécanismes de protection financière pour les acteurs impliqués. En cas de mauvaises saisons aurifères, les pertes peuvent ainsi fragiliser à la fois les travailleurs endettés et les “djati” eux-mêmes, révélant la précarité structurelle qui caractérise l’économie minière artisanale.
Au cœur de l’exploitation minière artisanale, souvent réduite à l’image des seuls orpailleurs, des acteurs comme les “djati” jouent pourtant un rôle clé dans la dynamique économique locale. Mais le métier de “djati” illustre une réalité où chacun mise sur la mine pour améliorer son quotidien.
À Gaoual, comme dans bien d’autres zones aurifères de la Guinée, l’or ne fait pas seulement vivre ceux qui creusent la terre. Il y a tout un réseau d’hommes et de femmes dont la survie dépend, semaine après semaine, de ce fragile équilibre.
Sous son abri de fortune, Alpha Keita - pour sa part - s’apprêtait, au moment où nous bouclions l’entretien avec lui, à recevoir les premiers mineurs venus solder leurs comptes. Une nouvelle semaine d’espoirs aurifères se présente.
Elisabeth Zézé Guilavogui