À Conakry, les pluies meurtrières révèlent les failles d’une ville à bout de souffle

23 octobre 2026 à 12h 09 • 8 mins de lecture

À chaque saison des pluies, le même scénario se répète. Des quartiers submergés, des maisons envahies par les eaux, des routes impraticables et, parfois, des vies fauchées. Mais en 2026, les catastrophes survenues à Conakry et dans ses environs ont pris une dimension particulièrement dramatique. Plus de 30 morts après le glissement de la décharge de Dar es Salam, cinq décès dans l’effondrement d’un immeuble à Hafia, huit autres à Demoudoula. Derrière ces drames, une question revient avec insistance : jusqu’où la ville peut-elle continuer à s’étendre sans mieux maîtriser ses zones à risque et ses eaux de pluie ?

À Conakry, les pluies ne font pas que mouiller les rues. Elles révèlent les fragilités de la capitale.

Lorsque les précipitations s’intensifient, les caniveaux débordent, les eaux envahissent les concessions et les quartiers situés dans les zones basses deviennent juge t-on particulièrement vulnérables. Dans certains endroits, des glissements de terrain ou des effondrements viennent transformer une forte pluie en catastrophe.

Cette année encore, la saison des pluies a été particulièrement meurtrière.

Dans la nuit du samedi au dimanche 23 août 2026, une importante partie de la décharge de Dar es Salam s’est effondrée. Une masse d’ordures comparable à une montagne a glissé vers les habitations voisines, ensevelissant des personnes sous les déchets et les décombres.

À Conakry, les pluies meurtrières révèlent les failles d’une ville à bout de souffle

Le bilan communiqué par le gouvernement fait état de plus de 30 morts.

Le drame de Dar es Salam est venu s’ajouter à une série d’accidents qui ont marqué la saison des pluies. Quelques jours auparavant, à Hafia, un immeuble de type R+5 s’était effondré entre les 10 et 11 août. Cinq personnes ont perdu la vie et plusieurs autres ont été blessées.

À Conakry, les pluies meurtrières révèlent les failles d’une ville à bout de souffle

Un mois plus tôt, dans la nuit du 16 au 17 juillet, un autre immeuble en construction, de type R+9, s’était écroulé au quartier Demoudoula. Huit personnes ont péri dans l’effondrement. Des blessés ont également été pris en charge dans les structures sanitaires.

Trois drames, des dizaines de morts et une même interrogation : comment expliquer la vulnérabilité persistante de la capitale face aux risques liés aux pluies et aux constructions ?

Quand les caniveaux ne jouent plus leur rôle

Dans plusieurs quartiers de Conakry, les caniveaux censés permettre l'évacuation des eaux pluviales sont eux-mêmes devenus une partie du problème.

Bouteilles en plastique, sachets, déchets ménagers et autres détritus s’y accumulent. L’eau, qui devrait pouvoir circuler librement, se retrouve freinée par ces obstacles. Lorsque les précipitations deviennent importantes, les ouvrages atteignent rapidement leur capacité maximale et les eaux débordent.

À certains endroits, le problème va plus loin. Des constructions empiètent sur les canaux ou réduisent les espaces initialement prévus pour leur fonctionnement.

Pour Bourhane Camara, géographe, ces pratiques contribuent directement à la répétition des inondations.

« Quand vous regardez la ville de Conakry, vous allez rencontrer, par endroits, certains caniveaux qui sont complètement bouchés. Cela ne permet pas une très bonne évacuation des eaux pluviales ou des eaux usées », explique-t-il.

À Conakry, les pluies meurtrières révèlent les failles d’une ville à bout de souffle

Selon lui, des citoyens construisent également sur les canaux ou réduisent leur largeur, en contradiction avec les plans d’aménagement.

« Si, dans le plan d’aménagement, par exemple, il est prévu de faire un canal de 20 mètres, vous verrez que les citoyens chercheront à réduire cette dimension. Et cela entraîne les cas d’inondations », poursuit-il.

Les conduites d’eau ne sont pas épargnées par cette occupation. « D’autres construisent sur le canal. Même les conduites d’eau ne sont pas épargnées : certains construisent même sur ces conduites d’eau, alors que ces espaces doivent être complètement libérés », déplore le géographe.

Une ville qui gagne du terrain sur ses propres espaces d’écoulement

À la question des déchets et de l’entretien des ouvrages hydrauliques s’ajoute celle de l’expansion rapide de la ville.

Conakry se densifie. Les constructions se multiplient, parfois dans des espaces qui devraient rester libres pour permettre l’écoulement ou l’infiltration des eaux. La disparition progressive de ces espaces réduit la capacité naturelle des sols à absorber les précipitations.

Dans une ville où les surfaces bétonnées et construites prennent de plus en plus de place, l’eau trouve moins d’endroits où s’infiltrer. Elle cherche alors d’autres voies, souvent à travers les rues et les habitations.

Pour Bourhane Camara, le respect des emprises réservées aux ouvrages hydrauliques constitue donc un élément essentiel de prévention.

Le géographe rappelle notamment que des espaces doivent être maintenus autour des cours d’eau navigables. « À partir des cours d’eau navigables, il faut prévoir au moins un espacement de 40 mètres. Vouloir construire au-delà de ces 40 mètres, forcément, ces bâtis risquent de faire l’objet de cas d’inondations », estime-t-il.

Derrière les catastrophes, la question n’est donc pas uniquement celle de la quantité de pluie tombée. Elle est aussi celle de l’organisation de l’espace urbain, du respect des règles de construction et de la capacité des infrastructures à accompagner l’expansion de la capitale.

Un an après, Benjamin Kamano vit toujours avec le traumatisme

Pour mesurer le coût humain de ces catastrophes, il faut parfois quitter les chiffres et écouter ceux qui ont survécu.

Le 16 août 2026, IdimiJam s’est rendu au quartier Simanbossia, à la rencontre de Benjamin Kamano. Un an après les crues meurtrières du 11 août 2025, cet homme porte toujours les séquelles de la catastrophe.

À Conakry, les pluies meurtrières révèlent les failles d’une ville à bout de souffle

Cette nuit-là, l’eau avait envahi sa maison. Ses enfants ont été emportés par les flots. Sa femme a été retrouvée morte sous les décombres.

Benjamin se souvient encore de ce qui s’est passé.

Habituellement, il dormait avec les siens. Mais ce soir-là, alors qu’il était en convalescence et suivait un traitement, il avait décidé de dormir dans une autre chambre. « J’ai l’habitude de dormir avec ma famille. Je leur ai dit : “Aujourd’hui, j’ai pris les médicaments, donc ce soir, vous dormez dans vos chambres respectives” », raconte-t-il.

Quelques heures plus tard, vers 3 heures du matin, de fortes pluies commencent à tomber. L’eau envahit rapidement la maison. « À ce moment-là, l’eau avait englouti notre maison. J’étais coincé dans ma chambre, car l’armoire bloquait le passage. J’entendais seulement les cris de mes enfants, sans pouvoir les sauver », témoigne Benjamin Kamano.

Pendant qu’il était accroché au mur, dit-il, il raconte qu’il attendait que le niveau d’eau baisse pour pouvoir sortir. Et lorsqu’il parvient finalement à quitter sa chambre, ses enfants ont déjà été emportés.

Il appelle sa femme. Pas de réponse. Les secours arrivent ensuite et commencent à fouiller les décombres. C’est sous les briques qu’ils ont retrouvé son épouse, sans vie.

« Je me demande comment je peux vivre »

Un an après, les traces du drame sont encore visibles à Simanbossia. Les dégâts matériels peuvent être mesurés, mais aucune reconstruction ne peut effacer ce que Benjamin Kamano a perdu.

À Conakry, les pluies meurtrières révèlent les failles d’une ville à bout de souffle

À Conakry, les pluies meurtrières révèlent les failles d’une ville à bout de souffle

Revenir sur les lieux ravive les souvenirs. « Quand le drame est aussi violent, l’homme n’y croit pas. Je ne me retrouve pas. À plus forte raison, revenir sur le lieu du drame me donne les larmes aux yeux. J’ai le moral très bas. Je me demande comment je peux vivre alors que ma famille est partie, avec toutes les difficultés que cela représente », confie-t-il.

Son histoire rappelle une réalité souvent oubliée derrière les bilans officiels : une catastrophe ne s’arrête pas lorsque les eaux se retirent. Pour les survivants, le traumatisme peut durer des années.

Le défi de rendre Conakry moins vulnérable

À Conakry, les pluies continuent de tomber. Les phénomènes météorologiques extrêmes ne peuvent être empêchés. Leur transformation en catastrophes humaines peut, en partie, être prévenue.

Les effondrements d’immeubles et le glissement meurtrier de Dar es Salam ont replacé au centre du débat les questions d’urbanisation, de contrôle des constructions, de gestion des déchets et d’aménagement hydraulique.

Les autorités guinéennes ont annoncé des mesures contre les constructions dans les zones considérées comme non habitables ou à risque. Reste désormais à savoir comment ces mesures vont être appliquées sur le terrain. Car le problème de Conakry dépasse la seule saison des pluies. Il touche à la manière dont la ville se construit, s’étend et organise ses espaces.

Entre des caniveaux obstrués, des ouvrages hydrauliques parfois occupés, des espaces d’écoulement réduits et une urbanisation qui progresse rapidement, la capitale apparaît de plus en plus exposée. La pluie, elle, ne choisit pas où tomber. C’est à la ville de lui laisser un chemin.

Fodé Touré

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